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"La sanza de Bama"
de Jean Yves Loude
illustré par Frédérick Mansot
éditions Belin & RFI, 2008.
Au village, personne n'aimait Bama. Les enfants de son âge le fuyaient en criant : Bama grande bouche, Bama longues dents, Bama dos dur. Les adultes ne lui rendaient pas son bonjour quand ils le croisaient à l'aube, déjà au travail, la tête écrasée sous des charges de bois. Mais ils le disputaient sévèrement s'il ne les saluait pas. On disait qu'il était fils de djinns et que son œil portait malheur. Son maître prétendait l'avoir trouvé, bébé, au bord du marigot, là où les bêtes sauvages viennent boire le soir. D'où son surnom de Bama, le Crocodile, celui qui sort des eaux troubles. Son maître était le puissant et redouté Guizo-Guizo, l'Araignée : un homme connu pour sa soif de richesses. La moitié des terres du village lui appartenait. Bama devait remercier à vie son puissant protecteur de l'avoir sauvé d'une mort certaine, et il le servait sans repos pour payer sa dette. En fait, il avait échappé aux dents des fauves pour tomber entre les pattes d'un carnassier.
Guizo-Guizo envoyait Bama au fleuve pour chasser les hippopotames de la bourgoutière. Il devait les convaincre de ne pas toucher au bourgou, cette précieuse graminée sauvage qui semble flotter sur les eaux et qui sert à nourrir le bétail à la saison sèche. C'était une mission impossible. Quel enfant pouvait raisonner Mali l'hippopotame, vautré dans la boue avec sa famille, heureux de mâcher les savoureuses herbes ? Bama n'y arrivait pas. Les hippopotames l'écartaient gentiment, comme un petit frère gênant ; ils dévoraient le bourgou et s'en allaient contents.
Alors le maître furieux lui donnait l'ordre de veiller aux manguiers, de garder les champs de sorgho, de faire peur aux singes et aux oiseaux. Bama n'avait pas plus de succès. Quand il poursuivait les singes en s'égosillant, les oiseaux en profitaient pour se régaler. S'il lançait des pierres aux oiseaux, les singes chapardaient en lui faisant des pieds de nez. Il rentrait à la nuit en boitant, épuisé d'avoir couru la journée entière aux quatre coins d'un champ dévasté par des bêtes moqueuses et labouré par la charrue du soleil.
Guizo-Guizo prenait plaisir à punir Bama. Devant les enfants rassemblés, il le faisait fouetter. Il disait que l'obéissance rentrerait dans sa peau comme le sel dans ses blessures. Si Bama pleurait, le maître rajoutait dix coups parce qu'il montrait sa faiblesse. S'il résistait en mordant ses joues, son patron rajoutait dix coups parce qu'il montrait trop de fierté. Les autres enfants observaient. Certains riaient. Aucun ne protestait. Tous avaient peur du fouet. Seule Aïssata rampait la nuit pour lui apporter du lait et laver ses plaies. Seule Aïssata osait pénétrer dans l'enclos où il était attaché comme un âne, et elle le consolait. Aïssata : la fille du maître !
À peine guéri, Bama était renvoyé aux champs. Les singes ricanaient en le voyant aussi triste, et les oiseaux le sifflaient, sans pitié. Un jour, Bama s'assit par terre et se mit à hurler : Je suis seul dans la savane avec personne à mes côtés ! Comment sortir de ce malheur ? Une voix douce lui répondit : était-ce la voix d'un génie ? Elle semblait venir du fleuve. Elle courait entre les tiges de sorgho, sortait de la gorge des oiseaux, tombait des branches des manguiers, se laissait porter par l'air chaud et pénétrait dans sa tête. Elle lui conseilla : Prends cette calebasse qui te sert d'écuelle ! Coupe du raphia, taille des lamelles et une planchette de bois. Assemble-les avec des liens en rotin. Tu obtiendras un instrument de musique que tu appelleras sanza. Il te suffira d'en presser les touches et tu verras les gens se presser autour de toi.
Bama suivit le conseil du génie. Il agita les pouces, fit vibrer les lames, et l'instrument se mit à chantonner de la plus jolie façon :
Kidi kidi ki, kidi kidu ki
Ti kidi, kidi ti…
La première à accourir fut Aïssata. Elle lui apporta une jatte d'eau fraîche, un sourire de miel et une bague en argent. Un bijou de cette qualité était un cadeau réservé à un fiancé. Or, tout le monde savait qu'Aïssata était promise au Lion, le vieux et colérique caravanier. Comment Aïssata osait-elle braver l'honneur de ce terrible marchand ? Cet homme faisait tellement peur que personne au village ne prononçait son nom. On préférait l'appeler en tremblant Guenji Haya, "la chose de la brousse". Etait-ce la musique qui la rendait si audacieuse ?
Bientôt les villageois surgirent, émerveillés, attirés par une force à laquelle ils ne pouvaient résister. Ils s'étonnaient : Mais, quelle est cette chose qui parle si bien à nos cœurs ? Bama joua longtemps. Au début, il n'eut pas besoin de chanter, la sanza parlait pour lui. Elle révélait ses pensées. Chaque note était comme une graine d'espoir emportée par le vent. Il avouait son désir d'être aimé. Il avait vécu seul, toute son enfance. À présent, il réclamait un peu d'attention, un brin d'affection… L'air était d'une telle beauté que les singes, bouche ouverte, et les oiseaux, bec béant, ne songeaient plus à chaparder.
Quand, fatigué, Bama voulut s'interrompre, tous les gens assis autour de lui protestèrent : Fils, continue, ne t'arrête pas ! Nous te fournirons des vêtements, des aliments, tout ce que tu voudras. Nous t'en prions : mange ce plat de mil à la sauce arachide, prends ce boubou brodé, ce turban blanc, et aussi un peu d'argent. Ta musique nous fait du bien. Elle nous donne du courage et nous libère de nos peurs. Grâce à elle, nous saurons mieux résister. Nous t'avons mal jugé, nous refusions de te parler et même de t'aider. Nous avions tort. À présent, nous ne voulons plus te quitter. Continue de nous ravir, continue à nous instruire !
Les doigts de Bama galopèrent sur les touches de bois. Il déclara : La sanza est le cheval de la parole. Elle porte à l'oreille de celui qui sait écouter les mots importants issus de ma bouche. À vous qui m'entourez, je vais raconter l'origine du monde. Au tout début, rien n'existait, ni lumière, ni obscurité, et le Créateur s'ennuyait. Pour tromper son ennui, il imagina la sanza et la fabriqua. Il pinça une lamelle et, au premier son, le soleil apparut. La seconde note éveilla la terre. La suivante donna naissance à l'homme et à la femme. De cette pluie de mélodie, naquirent une multitude d'enfants, puis tous les êtres animés qui peuplent l'univers. Les fleurs se répandirent sur terre grâce à la magie de la sanza. Elle est source de vie. Aujourd'hui encore, sachez-le bien, chaque fois que je pince une lame, un enfant naît quelque part dans le monde…
Continue de nous ravir, continue à nous instruire ! insistèrent les auditeurs de plus en plus nombreux. Bama joua jusqu'à brûler ses doigts. Plus il chantait, plus les villageois le récompensaient. À la fin de la journée, il avait reçu tant de dons et d'amitié qu'il réussit à racheter sa liberté. Aïssata lui expliqua le secret de son origine : Tu n'es pas un enfant trouvé, mais volé. Mon père t'a acheté à une marchande d'enfants, à une de ces misérables qui enlèvent des bébés au Nord pour les revendre au Sud. Ou inversement. Elle avait besoin d'argent pour manger et mon père d'un nouvel esclave. Il voulait te dresser comme un âne docile. Aujourd'hui, pars, fais profiter le monde du talent que les génies t'ont confié. Ne cesse jamais de voyager. Je suis sûre que tes notes peuvent transformer le plus mauvais des êtres en champion de la gentillesse. Sème ta musique de pays en pays, il est temps de changer le malheur en douceur, la violence en tolérance. Pense à moi, je serai toujours à tes côtés. Moi, Aïssata, je suis l'esprit de la sanza, la petite fiancée de la liberté.
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Disponibilité :
En France : Librairies
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