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Les Kalash : un peuple s'éteint
Jean-Yves Loude, in Le Progrès, Lundi 11 novembre 2002
Je me souviens de mon trouble quand, enfant, j'appris que la lumière d'étoiles mortes nous parvenait encore. Ce sentiment, je crois, m'a fait préférer, adulte, la démarche de l'ethnologue à celle de l'archéologue. Je voulais bénéficier de la lumière d'un peuple quand sa culture vivante brillait encore. Durant une quinzaine d'années, entre 1976 et 1990, nous eûmes, Hervé Nègre, Viviane Lièvre et moi-même, le privilège d'être admis chez les Kalash du Pakistan. La tradition de ces montagnards polythéistes de l'Hindu-Kush, dynamique et singulière, figure parmi les joyaux du patrimoine de l'humanité. Sa résistance aux pressions séculaires du monothéisme est exemplaire pour une pareille minorité : à peine 4.000 membres répartis dans trois étroites vallées menant en Afghanistan. Nous avons témoigné de l'art de vivre des Kalash, de ce rapport de confiance entre d'antiques dieux indiens bienveillants et des humains généreux en offrandes et en fêtes. Á chaque saison se renouvelle le pacte conclu avec le surnaturel, depuis les temps védiques, grâce au pouvoir de chamanes communiquant au peuple les réponses attendues aux angoisses et problèmes. Hommes et femmes non voilées dansent et vivent ensemble au quotidien, sans distance. Les défunts sont honorés par de massives effigies en bois selon la qualité de leurs actes passés.
Or, les Kalash prennent place aujourd'hui plus que jamais parmi les victimes des conflits d'Asie centrale. Certes, depuis des lustres, les voisins zélés de ces "païens" souhaitaient les convaincre des lumières de l'islam. Désormais, les bouleversements causés par les guerres afghanes donnent aux plus extrémistes d'entre eux la possibilité d'une éradication de leur identité. Dès 1980, nous avons assisté au reflux des réfugiés afghans et des moujahidins à travers les vallées kalash, s'installant parfois sur leur territoire, courtisant leurs femmes. Les forêts kalash furent dévastées, transformées sans leur consentement en bois de chauffe et de construction. Depuis vingt ans, les Kalash subissent un harcèlement continuel à la conversion. Tous les moyens sont bons : promesses d'emploi, remises de dettes contre abandon des coutumes ancestrales. Des mosquées et écoles coraniques ont été semées dans les trois vallées, installées à dessein le plus près possible des lieux de culte, autels des dieux et aires de danse. Les cimetières furent profanés, les statues funéraires souillées, les fêtes saisonnières perturbées par le comportement insultant de visiteurs pakistanais venus en voyeurs observer les femmes danser. Les résolutions de protection et d'assistance du gouvernement central ne manquent pas, mais elles contribuent à enfermer les Kalash dans des "réserves". Islamabad est loin et ne contrôle pas les activistes religieux qui, depuis la déroute des Talibans, se sont repliés sur ces contrées frontalières, résolus à en finir avec l'exception kalash.
Depuis peu, la nuit de l'obscurantisme s'épaissit. Le paléontologue catalan, Jordi Magraner, a été assassiné le 2 août dernier dans la vallée de Bumburet où il résidait depuis plusieurs années. Motif : il prenait énergiquement la défense de la pensée kalash et uvrait à la sauvegarde de la tradition en favorisant la rencontre initiatique des Anciens, maîtres de la parole, et des écoliers. Le meurtre de Jordi Magraner est un avertissement aux sympathisants occidentaux qui, par leurs écrits publiés, les aides apportées, braquaient un phare constant sur les Kalash, appelant à leur respect. Jordi disparu, il n'y a plus de témoin actif en terre kalash. Désormais, tout peut arriver.
Jean-Yves Loude
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