ROMANS JEUNESSE ET ADULTES

Sonate d'automne à MontréalSonate d'automne à Montréal. Roman, éditions Le Laquet, collection Terre d'encre, Martel 2001

(extraits)
De mon histoire, on se souviendra d’abord que je suis arrivé à Montréal un 2 octobre, 465 ans jour pour jour après Jacques Cartier. Tout homme n’a pas la vocation de fonder une ville ou un monde nouveau mais du moins peut-il avoir en voyageant l’ambition de s’explorer et de procéder d’étape en étape à sa propre fondation.

Le chauffeur de taxi d’origine libanaise me fit remarquer l’évidence de la chaleur pour un 2 octobre : « Il est normal d’accueillir un voyageur au seuil de l’automne en lui offrant la promesse de l’été des indiens. Ça va bientôt être les couleurs. On guette la migration rapide des rouges dans les ramures comme un passage fugace d’oiseaux avant que le ciel ne se fasse corbeau ».
« Où allez-vous ? finit-il par me demander alors que sa japonaise zigzaguait déjà sur l’autoroute Décarie ». Il ne me laissa pas le temps de répondre. «Où ?» reprit-il avec une sorte de hâte. « Où ? est le premier mot de français que j’ai appris en arrivant ici tout gosse. C’est un événement tragique de ne même pas comprendre un son aussi court, formé par des lèvres qui s’étonnent d’une pareille ignorance. Et mon drame de petit migrant se résumait à cette question sur l’espace. Le Québec et la liberté, c’est vaste quand vos deux pieds nus n’ont connu que les ruelles caillouteuses d’un village de montagne cerné par la précarité. Vous verrez, Montréal n’a pas de centre qui corresponde à vos habitudes. Vous aussi, vous aurez à trouver votre espace. Se fondre dans l’espace, s’intégrer, aimer ce pays comme son propre corps, se réincarner ici après avoir dû mourir en quittant chez soi. Devez-vous rester longtemps ? ».

J’ai déclaré trois mois à la douane et déjà il m’a fallu me présenter au bureau de l’émigration.

Je préciserais que je suis venu pour un temps que ni Dieu, ni moi, ni le chauffeur de taxi ne connaissons. Résolution sans doute présomptueuse mais soumise à une impérieuse envie d’ouvrir une parenthèse dans ma vie sans entrevoir d’échéance. Je suis un écrivain qui a peut-être trop voyagé. Toutes les beautés du monde que j’ai tenté de consigner dans mes carnets, livre après livre, je les ai vues se faner après chacun de mes retours, piétinées par l’horreur économique ou brûlées par l’intransigeance des fondamentalismes. Jour après jour, il m’a fallu faire le deuil de ce que j’avais admiré les printemps précédents en Afrique du nord ou de l’ouest, en Afghanistan, au Tibet, dans l’orient sacré des montagnes et des coupoles bleues, en Haïti chérie, au Burundi… sans trouver de quoi rassurer ma pensée dans la terre de mes ancrages, en France. Cet automne-là, j’éprouvais la tentation de me glisser dans un lieu propice à me déconcerter, sans l’appui de mes réflexes conditionnés par une longue fréquentation des tropiques. Montréal avait, aurait, la réputation d’offrir une alternative appréciable à la xénophobie ambiante dans le monde, de mieux faire face à l’envahissante bêtise des intolérances. Ça se disait. Je l’ai su. J’étais là, pour apprécier. De cette quête obstinée, dépendaient la vigueur de mon optimisme, la pérennité du désir d’écrire, ma raison de vivre. L’Atlantique dans le dos comme une porte qui claque, j’arrêtai de gesticuler.

Ce roman a été écrit au cours d'une résidence d'écrivain à Montréal, dans le cadre des échanges entre le Québec et la région Rhône-Alpes, avec l'aide du Conseil des Arts et des Lettres du Québec, l'Union des Écrivaines et Écrivains du Québec, et l'Agence Rhône-Alpes pour le Livre et la Documentation.

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