Omen Market

Omen Market • (2012)

Un caddy bourré de 26 lettres et de quelques monstres appétissants

A
ABÉCÉDAIRE
Assurément, Némo est un homme de lettres. Les initiales de son académie en comptent déjà deux, en capitales grasses : B.D. Il faut savoir que le futur fabricant de fresques et vignettes est allé à l’école des bulles ; il s’est frotté la rétine à toutes les planches entre lesquelles le lieutenant Blueberry envoyait finir ses détracteurs. B.D. comme Bon Début pour entrer dans le métier : dès l’âge de dix ans, recopier, plagier, saisir les attitudes, comprendre les mouvements, avant de libérer un geste personnel et imposer un style propre d’imagier. De A comme Autodidacte à Zèbre Zoulou, Némo s’est plu à descendre en luge la piste de l’Alphabet, d’abord pour doter sa vie d’un vocabulaire anticonformiste, puis, très vite, par passion pour les formes affriolantes des consonnes et voyelles. Ce seront ses premières lettres d’amour aux déchetsdépités d’être délaissés : tout un Abécédaire composé en planches et bouchons, poêle à frire et disque dur, bouts de ficelles et selle de cheval… 26 capitales et 10 chiffres en 3D, bois et métal, collés cloués, se font la grande malle pour des expos itinérantes.

B
Bouzingo System
Bigre ! Que cache le titre de l’exposition et de cet ouvrage ? Bouzingo, avec ou sans « t », est sorti de l’argot de la marine anglaise pour s’imposer dans les cabarets du XIXe siècle à grand bruit. Faire du bouzingo, c’est produire un joyeux tintamarre, s’adonner au tapage nocturne, puis, par extension, lancer une clameur révolutionnaire. Il y a du rebelle dans ce mot-là. Mais prenons un ciseau et coupons : « Bouzin » et « go ». On obtient la confrontation de désordre et d’action. Ajoutés à « System », ça donne « Big Bazar réorganisé ». Voilà tout l’évangile de saint Némo. Que dit ce prophète ? Autrefois, la terre était un jardin d’Eden. La bête humaine a fait de la planète une pomme talée, oxydée. Le vaisseau universel navigue encore, cahin-caha, mais y aura-t-il une seconde chance pour l’arche de Noé ? Homo Sapiens y est allé un peu fort ces derniers temps. Il consomme sur ordonnance et régurgite (vomit, chie) un Himalaya de déchets. Les décharges planétaires sont devenues les cimetières des choses mortes, des galeries aux horreurs. Le système Némo repose sur la compassion vis-à-vis des objets perdus. Son atelier se confond avec l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Les matériaux variés et avariés, victimes de l’humanité, y attendent une seconde vie. Némo se prend pour David (pas le peintre, mais le tombeur de Goliath), ou pour le ver dans la pomme (d’Apple), ou pour la souris qui mord la pachydermique globalisation. Bouzingo System serait un supermarché de la seconde vie, un souk éloquent de dénonciation ludique.

C
Crayon
Certains nantis naissent « coiffés » ou « sur un cheval », Némo, lui, a dû émerger à l’air libre, un crayon à la main. Il ne l’a jamais lâché. Ce garçon-là est d’abord un sacré dessinateur ! Il crayonne comme d’autres chantonnent, et puis, vlan ! il plante un tibétain réaliste sur un haut plateau ou fait atterrir un avion stylisé sur n’importe qu’elle surface. Némo dessine comme il respire. Faut dire qu’il s’est entrainé dès la prime enfance, en s’appliquant à partir du collège. Dès qu’il s’ennuyait en cours, il ne regardait pas l’oiseau-lyre par la fenêtre, mais peuplait ses cahiers de super héros destinés à faire barrage à l’empire des mathématiques modernes. Les marges des cahiers ont vite débordé. Son crayon, fort d’une création adolescente débridée, s’en est vite pris aux tee-shirts, magazines, fanzines. Némo a déboulé dans le monde du graphisme, de l’édition, des livres actions… Et c’est ainsi qu’après les épreuves du bac (d’albums en librairies), et le diplôme de l’École Supérieure Rock et Bédé, Némo est passé pro sans trop traîner. Aujourd’hui, son crayon le suit comme son ombre, mais il s’est métamorphosé en souris, marteau, disqueuse et scie sauteuse. Némo a juste glissé du trait au relief ; il dessine toujours, mais en 3D.

D
Défi
Demander l’impossible à Némo, il le fera. 365 oriflammes pour la tolérance, une galerie de masques cimiers, un livre inscrit dans un paquet de cigarettes, une planète géante en cannettes : yes, he can. Dans le monde de l’Art Plastique, où il est souvent question de performances, Némo, lance des défis au temps. Manque de moyens et délais rétrécis sont les deux constantes de la réalité créative dans notre modernité de grande consumation. Némo a développé à partir de ce double handicap une énergie farouchement inventive, faite d’exigence, de rigueur, de jours blindés et de nuits blanches. Il a décroché le titre de champion des opérations coup de poing, des délires collectifs, des fresques démesurées, des éditions top chrono… lors de biennales de danse, de valorisations urbaines, de manifestations pour la tolérance, de combats citoyens. Surtout ne pas baisser les bras devant la carence des politiques culturelles. Agir avec peu. Marquer des points. Laisser des traces. Créer à tout prix. Résister.

E
Edition
Ego comme Alter. Pas d’haltère sans deux poids égaux à chaque extrémité. Pas de Némo sans Dirat. Elle et lui font une paire d’illustrateurs hors pair. Ils imposent leurs griffes dans le cosmos du graphisme lyonnais des années 80. Ils tracent à tout va : logos, maquettes, affichettes, étiquettes, décors, textiles et j’en passe… Les deux explorateurs du papier, Indiana Gones du visuel, se déchaînent dans de furieuses aventures : les éditions Mezcal, du nom du petit ver alangui au fond des bouteilles d’alcool de cactus. Le ton est donné. Mezcal : « le petit ver qui s’immisce dans le global confort ». Fanzines, albums de bédé, cartes et livres postaux (un concept timbré) sortent du studio Mezcal. Le rythme de création frise celui du ska de l’époque. Aujourd’hui, la paire de papivores se glisse dans le gâteau de la diffusion numérique (et du tirage papier limité) et récidive. Le mezcalito défunt cède la place à la Mouche à oreilles, nouveau sigle éditorial. Les temps changent, mais l’intention dérangeante persiste : il faut plus que jamais énerver les gros, ébranler leur écrasante suffisance.

F
Fixation
Fil de fer, fer à cheval, cheval dada. Mais oui, bien sûr : Dada ! Némo est entré dans la course de l’histoire de l’Art en chevauchant Dada. Qui est le père de Dada ? Hans Arp, lequel fut un des premiers, aux lendemains de la première guerre mondiale, à avoir conféré une noblesse certaine à la rencontre de bouts de bois découpés, colorés, cloués, pour en faire des apparences de nuages. Némo, emporté par le galop de la civilisation des déchets, comme on le sait, s’est fixé l’objectif de puiser sa matière première dans les décharges, de sculpter sans tailler, de faire des collages sans colle, de colorier sans pinceaux, d’aboutir à des créations à base de fragments de choses et de fractures d’objets. Cette démarche frôle chez lui l’obsession : collecte de rebus, constitution d’une bibliothèque de débris, stockage de formes, entrainement du regard, culture de l’ajustement, addition des possibles, apprivoisement du hasard… Il faut ensuite jauger les trous, oser les encastrements, puis fixer, clouer, visser. En trois tours de vis, hop ! un drôle d’objet est né d’accouplements improbables mais évidents. Le miracle du fil de fer. Vis est vertu. Pas de colle et tout tient, verrouillé pour une seconde destinée.

G
Gosainthan
Géographiquement, ce nom désigne le treizième sommet du monde, le Mont Gosainthan, 8.046 mètres, autrement appelé Shisha Pangma, ou encore Montagne de Tintin au Tibet. Némo en a fait l’ascension sans mettre de crampons, et même sans quitter Lyon. En mai 1996. Il mit son crayon au service de l’expédition pédagogique partagée par sept enseignants et un écrivain, s’enfonçant réellement dans le pays de l’oxygène rare pour transmettre leur expérience, en direct, à 5000 élèves de la Région Rhône-Alpes, soit 250 classes. 1996 fut l’année des premières communications par téléphone satellite. L’écrivain qui se prenait pour Tintin appelait tous les jours un camp de base reconstitué, installé dans la médiathèque de Bron, à 14h10. Sa voix essoufflée tombait des hauts parleurs sur les spectateurs. Némo exécuta un pastelpar jour pendant six semaines, comme s’il était lui-même à la frontière népalo-tibétaine, sur le haut plateau parmi les yaks et les nomades Drog-pa, ou face au yéti…. Une performance ! Un des sept enseignants atteignit le sommet à la force du piolet, Némo y parvint, crayon en main, presque en même temps que lui.

H
Horizon
Heureusement, jusqu’à présent, Némo n’a pas encore eu l’idée de dévider 40.000 km de fil de fer (récupéré) pour rendre visible la ligne d’horizon, tracer un trait d’union entre les peuples, offrir un hula hoop à la planète… Mais, sait-on jamais, l’Unesco pourrait lui confier bientôt la mission de dérouler un câble d’harmonie en suivant le méridien de Greenwich.

I
INTEMPÉRIES
Installés le plus souvent à l’extérieur, les chantiers créatifs de Némo comptent beaucoup, pour leur réussite, sur l’amabilité du ciel et craignent par dessus tout les intempéries. Parmi les innombrables difficultés, inhérentes aux initiatives collectives, incluant des ados, on peut imaginer d’autres intempéries : l’indiscipline, l’incivilité, l’invective, l’irresponsabilité, l’irrespect, l’injure, l’imprudence… Mais c’est justement pour infléchir la tendance à l’irascibilité chez les accros des écrans et du virtuel que Némo insiste et signe pour l’irruption bénéfique de l’art, concret et partagé, surtout dans les milieux qui en ont injustement été privés.

J
Jouet(s)
Jeune et solitaire, Némo jouait au Lego, montait des cirques ambulants, produisait déjà des camions. On pouvait penser qu’il serait un jour ingénieur. Jeune et solitaire, Némo construisait des cabanes (« comme celle du Corbusier !», lance-t-il aujourd’hui, claironnant une référence qu’il n’avait pas à dix ans). On pouvait penser qu’il deviendrait architecte. Raté ! Il n’est devenu ni l’un ni l’autre. Il a fait mieux. Il continue à jouer. Lui qui ne conduit pas a appris à piloter sur ses voitures en bois. Les modèles réduits qui sortent de son atelier sont robustes et tout terrain. Certains auraient pu être assemblés par les malicieux gamins des rues d’Afrique. D’autres flirtent avec l’esthétique des débuts de l’automobile, quand les engins se rêvaient hybrides, à la fois terrien, amphibie et aérien. La compagnie General Némo offre également une gamme fournie de tricycles, l’un avec manche pinceau propulseur (une avancée technologique notable). Mais le clou (si j’ose dire) de la collection reste la Cosmic Car : une planche élancée écaillée, sertie de deux capsules phares et rehaussée d’une cale cabine. Véhicule idéal pour vos sorties sur Mars.

K
KAKEMONOS
Kamikaze : terme assez justement associé à Némo, artiste qui vise sa cible jusqu’à ce qu’il l’ait atteinte. L’esprit kamikaze consiste également à accepter des missions que n’importe quel plasticien censé fuirait en vociférant. Comme, par exemple, produire 365 peintures sur kakemonos (toiles verticales de 2m de haut sur 60cm de large) en 5 jours tout en dirigeant 12 ados en fin de vacances et traumatisés à l’idée de la rentrée scolaire. La cible toutefois en valait la peine : la tolérance. Le chantier prévoyait la création de 12 résolutions rimées à l’heure (atelier d’écriture), suivie de 12 illustrations en 60 minutes (Némo et les siens), poursuivie par la calligraphie des 12 slogans en 3.600 secondes (le savoir faire de Dirat), achevée par la prise de vue des 12 oriflammes complets. Vierges le lundi matin, livrés séchés le vendredi soir, les 365 tissus pendaient le samedi midi, exposés en plein air sur la place Carnot de la ville de Saint-Étienne : Voici typiquement ce qu’on appelle une opération kamikaze digne du Guinness Book des records. Il est facile de se souvenir de celle-ci : elle prit fin la nuit de la mort de Lady D.

L
LYON
La localisation physique de Némo est Lyon, après une enfance nomadique, marquée par de perturbants changements d’adresses. Némo s’installe entre Rhône et Saône à l’heure où Lyon peine à swinguer sous les néons de la fébrilité créative. Pourtant, contre toute attente, la ville bourgeoise au visage renfrogné dégage soudain un front Rock. Némo creuse son sillon dans ce milieu, mais, dès qu’il peut, il fonce chercher la Luz del Espiritu (titre d’une de ses sérigraphies) dans la Barcelone agitée et nocturne des années 80. Almodovar et la Movida règnent à Madrid ; Mariscal et une compagnie de graphiste déjantés font exploser la capitale catalane. Némo est adopté par les enfants de Miro, Tàpies et Picasso. Il boit à pleines gorgées les cocktails pimentés et lumineux de Barna, ville phare de la modernité. Il en ramènera, entre autres influences, une collection de tee-shirts de son autorité, un album de bédé Te Quiero, un livre objet illustré, Noctambule Palace, et une police de caractères, ronds et ensoleillés, toujours en train de danser : marque Barnasoldéposée.

M
Masques
Métamorphose. Très vite les lettres de l’Abécédaire primitif collé-cloué de Némo sont devenues masques, figures de dieux, gueules d’ancêtres, grotesques de carnaval. Le glissement n’est pas anodin. Les bipèdes sapiens, revenus de moult croyances abstraites, ont fini par diviniser la matière. Ils se sont pris pour des démiurges. Ils ont créé des objets par milliards, sacrifiant le génie scientifique à des futilités, les ont répandus dans les grandes surfaces du bonheur introuvable. Rapidement rassasiés, ennuyés, ils jetèrent à la poubelle les réalisations vénérées la veille. Rien ne va plus. Mais les jeux ne sont pas faits. Némo réagit ; il prend le maquis. Et là, dans la brousse urbaine, recueillant les parcelles de substances divines que sont bouchons, capsules, grillages, couvercles, composants électroniques, volants, guidons, chaînes, selles, bois flotté, cordes usées (l’inventaire userait Prévert lui-même), il reconstitue les faces étonnées d’esprits programmés pour ré-initier les mortels au culte des mers et forêts, du sous-sol et de l’atmosphère. Le grand panthéon de Némo réunit génies inquiétants, bouffons métalliques, trolls ludiques, idoles lubriques. On veut bien les accueillir chez soi, ces bons dieux-là, et les prier en buvant et riant.

N
NÉMO
N’en déplaise à Disney, le petit Némo avait fait main basse sur le nom du capitaine du Nautilus bien avant que le poisson animé ne sorte des mers hollywoodiennes, prêt à gober l’attention globalisée des enfants du monde. En réaction aux centaines de gens qui massacraient son patronyme, Némo s’est taillé un pseudonyme sur mesure dès la signature de son premier dessin. Lui qui n’aimait pas répondre à son vrai nom, s’est choisi celui de Personne. Dans le western de la vie, il a dégainé le premier (une pochette de disque publiée fait foi). Imitateurs et usurpateurs sont priés de passer leur chemin ! OK, il est vrai que depuis que le gros prédateur des écrasants studios américains a abusivement avalé tous les doits à ce nom, le lonesome plasticien s’est prudemment retiré sur un site numérique aux accents gaulois irréductibles : Nemix. Nemix, comme mixture, mixage, remix. Enfin, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Némo sans jamais oser le demander sera ostensiblement exposé sur la grand place publique du Omen Market. Omen comme l’envers de Némo.

O
OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
Odieuse machination du gang industriel et financier qui consiste à demander aux ingénieurs (en principe formés, comme les médecins, pour améliorer le sort de l’humanité) de raccourcir la vie des biens manufacturés afin que les consommateurs remplacent plus souvent leurs équipements, dépensent deux fois plus, se paupérisent, ne trouvent plus personne capable de réparer la moindre panne. Cette logique capitaliste maffieuse, qui nous cerne quotidiennement, est responsable du gaspillage planétaire de matières premières, de l’amoncellement d’objets prématurément jetés, de la course dispendieuse au recyclage, de la pollution frappant les pays pauvres, devenus poubelles des riches. L’obsolescence programmée est l’hydre obscène contre laquelle Némo se bat. Face à l’économie de marché falsifiée, Némo lance Omen Market, un magasin de produits exclusivement périmés, une banque d’objets réincarnés, un souk d’œuvres d’art à bas coût. Création low cost et fière de l’être. L’erreur économique changée en délires artistiques d’un coup de marteau magique. Dans ce grand cirque où les numéros sont faussés, Némo se prend pour un prestidigitateur ou un agitateur de prestige.

P
PLANÈTE
Pas de doute, le mot Planète parade à la première place des préoccupations némotiques. Némo fait partie des artistes rugissant contre les terriens terroristes qui tapent dans la boule bleue comme dans un vulgaire ballon. On supprime des espèces, on balaie des ethnies, on trucide l’Amazonie, chacun y va de sa barbarie. On programme le désastre et on regarde la chute en direct à la télé, en sifflant quelques canettes, la tête de plus en plus vide. Alors un jour, Némo, comme à son habitude, rattrapa les canettes au vol et, flanqué d’une armée de bénévoles soucieux de ne pas laisser les bûcherons du malheur couper la branche collective sur laquelle nous sommes tous assis, il se mit à recomposer une terre métallique, belle comme une orange mécanique. Comptez les coups de marteaux pour aplanir des milliers de boîtes de 1664 ! Et voilà la planète qui surgit comme au temps de la Genèse : les océans en bleu Kronenbourg, l’Afrique en jaune Ice Tea avec quelques taches d’Oasis, les States en rouge Coca, l’Amérique du Sud en vert Perrier… Némo rivalise avec Vik Muniz, le Brésilien branché qui peint des tableaux à base de déchets des favela et spécule sur les ordures magnifiées dans les musées. En écrasant Fanta, en tapant dix mille fois sur Coca, Némo redonne couleurs et rondeurs à la terre. Ce qui la fit tourner de joie lors de la parade de la Biennale de la danse de Lyon, en 2008.

Q
Quartiers
Quand on lui demande sa planète d’origine, Némo montre une carte d’identité banlieue. Même s’il revendique la terre et la nature comme sources d’inspiration, son laboratoire reste le quartier, côté ouvrier. Il descend d’un père ajusteur et d’une mère papetière. Lignage parfait : depuis toujours, il ajuste des pièces et brasse du papier. À l’école de la vie, il a opté pour la filière Rock, passé une maîtrise de Punk Attitude, a poursuivi une démarche Hip Hop tout en suivant des cours de rastafari, langue étrangère. Nous conviendrons qu’il ne se débrouille pas mal en électro. Bref DJ Némo était prêt à jouer en périphéries, dans le grand cirque de l’Éducation Nationale, au sein de collèges pimentés ou de quartiers métis de luxe. Némo 007, agent plastique spécial, s’est vu confier de délicates missions de préventions des comportements à risques et de valorisations des cultures. Entouré de hordes de gamins manquant de tout sauf de vitalité, il a conduit des projets en état livresque, a publié des jeux de Loi, des puzzles à sens collectif, des agendas pour la tolérance, des kakémonos contre le racisme, des contes pour quartiers peinés. Et des muraux. Mais ça, c’est une autre histoire…

R
RASSEMBLEMENT
Raisonnablement, Némo ne peut pas réaliser ses superproductions tout seul. Il pilote et signe, mais le générique tient plusieurs colonnes. D’abord, il répond par un projet à des demandes de créations émanant d’organismes (plus engagés que d’autres) souhaitant l’amélioration des relations entre générations ou communautés, l’embellissement de la ville, la progression du sens civique, la réflexion sur l’environnement… Ensuite, il faut passer à l’acte, avec des budgets réduits, mais à très grande vitesse, en impliquant le maximum de citoyens et en favorisant la convivialité. Autour de Némo, rôdent les complices du premier cercle, tous plus ou moins amateurs des traversées de l’Atlantique en galère, des jumeaux kamikazes qui pratiquent un art complémentaire, écriture, cinéma ou danse… Arrive ensuite la foule d’anonymes qui, à chaque occasion, se laisse séduire par une idée folle rompant avec les mesquineries du quotidien, le temps d’une Biennale, d’une parade, d’un festival, d’une semaine de vacances consacrée à la lutte contre la violence… Némo n’est pas un artiste solitaire. La tour d’ivoire : très peu pour lui. Il se présente comme un rassembleur d’énergies.

S
Sculptures
Suite dans les idées. Némo en a. Pas de doute. Voulant donner corps à ses masques, il décida de prolonger ses têtes de bois, grilles, couvercles, etcétéra, par des troncs, jambes et bras de bric et de broc. Ce qui donna naissance à de longilignes silhouettes, Vénus vernie au ventre rebondi au bord de l’accouchement, aveugle au look cubiste, robot cuvette casqué d’un moule à flanc, berger effaré d’être taillé dans une planche de skate, femme à gueule de raquette et torse en poêle à frire. Normalement, un sculpteur taille dans la masse, évide, creuse, cisèle, rabote. Némo, fidèle à son rôle de marieur surréaliste, croise des masses incongrues, accouple des matières contre nature, façonne un peuple de mutants qui parlent le langage commun de l’humour. L’assemblée des statues de Némo lui confère un statut de sculpteur assembleur.

T
Totems
Tour à tour, 10 mâts de 5 mètres de haut s’élevèrent dans le ciel purifié du 19 juin 1999, sur un plateau herbeux de 1000 m2, au pied de l’Unité Habitable Le Corbusier à Firminy, Loire. C’était à la veille de l’an 2000.Un hélicoptère survola la scène. La devise « On a la terre qu’on mérite » s’écrivait au sol, tracée en sacs de poubelle bleus noués. La foule arriva. Ce fut la fête. Une chorale d’enfants entonna une complainte engagée. Némo, cette fois encore, frappa fort. Lutter seul, c’est bien ; à la tête d’une tribu, c’est mieux. On bat en douceur la campagne, on ratisse plus large, on libère les buissons et vallons de toutes les cochonneries, saletés, pourritures, emballages, ressorts qui trainent. C’est fou ce qu’on trouve dans les combes et rivières. Pendant une année scolaire, une croisade d’enfants apprit à glaner, puis à transformer les scories en masques (à raison de 30 par jour, en période d’ateliers). Némo aime transmettre son art et conscience aux plus jeunes. Au total, les 325 pièces produites furent accrochées aux 10 tours totems érigées à la gloire des ramasseurs du monde entier. Alerte aux esprits. Deux jours d’exposition seulement, cérémonie éphémère, mais aux effluves durables. 1200 visiteurs. Cette installation magistrale resta dans les annales sous le nom d’Artotem.

U
UTOPIE
Un jour, dans le désert, un enfant aux cheveux blonds, dressés comme des flammes, vêtu d’un drôle de manteau princier, les yeux étoilés et la voix pleine d’autorité, demanda à Némo : Dessine-moi une utopie ! Comme le dessinateur réparait son avion, il prit un bout d’hélice, de la paille de fer, quatre tournevis, des boulons, et il lui sculpta un mouton.

V
Vis
Virée à vélo dans la mémoire de Némo afin de mieux comprendre ses obsessions de collecte, nettoyage, organisation, fixation, vissage et valorisation des rebus. En remontant dans son enfance, on trouve un grand-père maréchal-ferrant qui dessinait des cow-boys et des indiens et sculpta une fabuleuse tête de taureau avec une toison de vis fixées au front et des cornes en guidon de vélo. Ça marque ! Ce grand-père complice l’emmenait à la décharge de Livry-Gargan (93), l’entrainait dans des balades de terrains vagues. Ensemble, ils cherchaient des pédales pour réparer des vélos accidentés. Tiens donc ! Si jeune et déjà à fouiner dans la zone des objets perdus, des jouets mutilés, des outils meurtris. La mémoire de Némo est imprégnée des fumées qui montaient des dépotoirs. Pas besoin de remonter plus loin. C’est ainsi que Némo se mit à scruter les choses abandonnées, à collectionner les vis récupérées, et qu’il décida, en Zorro zélé, de leur redonner une place de choix dans le meilleur site : l’Art.

W
Wall
Where is Némo today ? Il couvre un mur de peinture et dirige un orchestre de volontaires barbouilleurs qui exécutent une symphonie de couleurs dans le respect des tracés. Némo, artiste urbain repéré par des municipalités, centres sociaux ou établissements scolaires, est souvent recruté comme chef d’entreprise pédagogique en BTP, bâtiment travaux pratiques. La tradition de la peinture murale se perd dans la nuit des grottes. Plus récemment, le géant mexicain, Diego Ribeira lui donna de la puissance en chantant la révolution du haut de maints échafaudages. Lyon se distingue dans le monde par sa Cité de la Création et son fabuleux musée en plein air de Tony Garnier, forts de 25 murs peints. Il faut désormais ajouter à cette singularité les animations murales de Némo and Co, une bande sans cesse renouvelée de mercenaires du rouleau qui déploie des images des cinq continents sur des mètres carrés, impose la beauté de la nature au béton, en met plein la vue aux citoyens grâce aux murs aveugles. Chantiers éducatifs de compositions picturales contre la violence, la laideur et la délinquance. Némo tache son maillot de peintre engagé dans les cités.

X
Xénophile
X, Y ou Z, à turban ou à casquette, en jupe ou sari, à nez épaté ou ganache éclatée, ils s’étalent tous en liberté, égalité, fraternité sur les fresques ou illustrations de Némo, membres de sa communauté planétaire. Manifestant de la sympathie pour les étrangers, on peut donc attribuer à Némo le qualificatif de xénophile.

Y
Yéti
Ya bon yéti : dans le livre « L’Expédition Gosainthan » qu’il a illustré, Némo renforce par ses interprétations la vision commune de grand singe sauvage de l’Himalaya. Il semblerait que ses longs séjours au zoo de Barcelone, en tête à tête avec Copito de nieve, unique gorille albinos sur terre, l’aient marqué à vie. Sans doute, le seul gorille à chevaucher un scooter tout en léchant une glace, ainsi qu’en témoigne le tee-shirt que Némo a consacré à feu son ami catalan poilu tout blanc.

Z
Zoo
Zézayons une hypothèse : Et si Némo se prenait pour le père Noé ? Il se dit, avec un effarement admiratif dans les milieux socio-éducatifs, qu’un jour de folie créatrice, Némo réalisa avec des durs à cuir au cœur tendre (des ados de banlieue) une trentaine de grosses têtes animalières, soit quinze paires de masques cimiers, en grillage, colle et pâte à papier, patience et peinture. Ces trognes ambulantes, placées sur les épaules de porteurs excités, défilèrent lors de parades organisées autour d’une arche à roulette, afin de quêter, auprès d’humains encore amoureux, des vœux pour la planète menacée et ainsi tenter d’éviter la zizanie finale. Noble ambition ! Oui, Némo aime les animaux, trop souvent victimes de la « bête qui pense », l’Homme. Ils le lui rendent bien : son chat rouge en chutes de menuiserie lui coule un regard reconnaissant d’ampoules halogènes. Sa tortue ferraille illustre la condition du bouc émissaire, la carapace percée comme une écumoire. Son chien mutant à trois pattes semble le fruit d’amours entre caïman et basset. N’oublions pas sa tribu de Pique-Notes, déployée comme un nuage de criquets sur le dos desquels aurait pousser une tige dorsale, propice à y ficher factures, PV, tickets, poèmes, zestes d’orange. Et le mot Fin fixé comme un papillon : Ze End.

Disponibilité
Édition Mouche à oreille
179, avenue Lacassagne
69003 Lyon
Tél. : 04.72.33.60.58.